Décarbonation de l’industrie pharmaceutique et de la chimie fine : dispositifs et spécificités réglementaires

La décarbonation de l’industrie pharmaceutique se joue à deux endroits très différents. Chez le laboratoire, l’essentiel de l’empreinte est indirect et se traite par la politique d’achat. Chez l’industriel de la chimie fine, celui qui fabrique les principes actifs et les intermédiaires de synthèse, une part nettement plus élevée des émissions vient de la combustion, de la vapeur et du froid. Ce sont des équipements, donc des projets d’investissement, donc des dossiers que les guichets de décarbonation industrielle savent instruire. Cet article sépare les deux situations et indique les dispositifs mobilisables selon le type de projet.

En bref

Où en est réellement la filière

Les émissions de gaz à effet de serre de la filière industrielle pharmaceutique française sont estimées à 11,8 MtCO2eq en 2021, tous scopes confondus. Les scopes 1 et 2, c’est-à-dire les émissions directes du site et celles liées à son énergie achetée, n’en représentent que 10 %, soit 1,1 MtCO2eq. Neuf dixièmes du sujet se trouvent donc en dehors des murs de l’usine. À cela s’ajoute un effet d’exportation : 65 % de la production française partent à l’étranger, où se réalise une partie des émissions aval liées à l’utilisation des médicaments.

La maturité du sujet est récente : la transition carbone a moins de cinq ans pour la moitié de la filière, moins de deux ans pour un tiers. Le potentiel de réduction identifié à horizon 2030 se situe entre 30 % et 35 % par rapport à 2015, sur la base d’une croissance tendancielle d’activité d’environ 1,5 % par an. Ces ordres de grandeur méritent d’être connus avant de rédiger la partie « ambition » d’une demande d’aide : un objectif très en dessous du potentiel de sa propre filière se remarque.

Bon à savoir

Les acteurs les plus avancés ont obtenu en 2022 l’évitement de près de 20 % de leurs émissions sur les scopes 1 et 2 par rapport à 2015. En intégrant le scope 3, la même trajectoire ne donne plus que 4 % de baisse, la croissance de l’activité progressant de près de 2 % par an. Un résultat industriel réel peut donc rester invisible dans le total consolidé : présentez les deux mesures côte à côte.

Laboratoire ou chimie fine : deux profils d'émissions, deux stratégies

Chez le laboratoire pharmaceutique, le scope 3 représente 90 % de l’empreinte carbone. Pour les sites de production, cette part varie de 88 % à 90 % selon leur taille. La conséquence est mécanique : même un plan ambitieux sur l’énergie du site n’agit que sur une fraction réduite du total.

Chez l’industriel de la chimie fine pharmaceutique, la répartition change. Le scope 1 est plus proche de 15 %, contre environ 80 à 82 % pour le scope 3. La part directe reste minoritaire, mais elle correspond à des installations physiques identifiables : générateurs de vapeur, réacteurs, production de froid, air comprimé, traitement d’effluents.

Le raisonnement à retenir tient en une phrase : plus l’entreprise est en amont de la chaîne, plus son sujet de décarbonation ressemble à un projet industriel ordinaire, et plus les dispositifs de financement de la décarbonation industrielle lui sont accessibles. Un façonnier de principes actifs et un laboratoire qui exploite une autorisation de mise sur le marché ne s’adressent pas aux mêmes guichets et n’écrivent pas le même dossier.

La traduction pratique est immédiate. Avant d’ouvrir un cahier des charges, chiffrez la part de vos émissions qui est directe et celle qui vient de votre énergie achetée. Si ce total est marginal et que vous n’avez pas d’installation de combustion, l’essentiel de votre effort ne passera pas par une subvention d’investissement. S’il est significatif, vous avez un ou plusieurs projets à instruire.

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Le poste achats, difficile à financer

Le poste le plus émetteur de la filière est l’achat de produits et services, du fait des approvisionnements en matières premières, notamment en intermédiaires de synthèse ou en principes actifs. La feuille de route de filière le qualifie explicitement de champ d’action plus difficile, parce qu’il est indirect.

Indirect veut dire deux choses pour une direction financière. La donnée n’appartient pas à l’entreprise : elle dépend de ce que le fournisseur mesure et accepte de transmettre, souvent à l’autre bout du monde. Et le gain ne se produit pas sur un actif que l’on achète, mais dans le procédé d’un tiers, lors d’un changement de fournisseur, ou par une reformulation qui touche au produit.

Or les familles d’aides à la décarbonation industrielle financent des objets délimités : un équipement, un procédé, un raccordement, une installation de production de chaleur. Un plan d’achats responsables n’a ni devis unique, ni date de mise en service, ni tonne évitée rattachable à une dépense de l’entreprise. Cela ne le rend pas moins utile, cela le rend difficile à loger dans un guichet d’investissement.

Deux conséquences. Ne construisez pas un dossier de subvention autour de votre programme fournisseurs. Et si une action amont suppose malgré tout un investissement chez vous, par exemple une étape de synthèse internalisée ou un équipement permettant de changer de matière première, isolez cet investissement et faites-le porter le dossier. C’est ce découpage que notre équipe réalise avant même de choisir un dispositif.

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Les utilités, là où se trouvent les projets d'investissement

Pour les industriels de la chimie fine pharmaceutique, la transition énergétique contribue à hauteur d’environ 10 % à 15 % des émissions. C’est le gisement qui se transforme le plus directement en investissements. Les solutions citées par la feuille de route donnent la liste des projets typiques : chaudière CSR, biomasse, pompes à chaleur haute performance, et côté utilités, groupes froids à ammoniac ou au CO2.

Ce sont exactement les objets que les guichets publics savent instruire. Un remplacement de production de froid par une installation à l’ammoniac ou au CO2, sur un site où la chaîne du froid est structurante, cumule trois arguments dans un dossier : baisse de consommation, changement de fluide, fiabilisation de l’outil. Une substitution de combustible sur la production de vapeur en cumule d’autres, dont une exposition réduite au prix du gaz.

Le travail préparatoire, lui, ne change jamais : un comptage par usage, un chiffrage des consommations de référence sur une période représentative, un devis fournisseur, et une estimation des tonnes évitées cohérente avec ces éléments. Les projets qui échouent à l’instruction ne sont pas ceux qui manquent d’ambition, ce sont ceux qui ne démontrent pas leur situation de départ. Les mêmes pièces servent aux aides et financements de l’efficacité énergétique dans l’industrie.

Un point d’attention propre à cette industrie : les utilités d’un site pharmaceutique ne servent pas seulement à produire, elles conditionnent la qualité du produit. Traitement d’air, vapeur, eau et froid participent aux conditions de fabrication. Toucher à ces équipements ne relève pas du même geste que remplacer un compresseur d’atelier.

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Ce que la qualification impose au calendrier d'un projet

Dans l’industrie du médicament, le temps de décision d’un investissement n’est presque jamais commandé par le financement. Il est commandé par la requalification de l’outil de production.

Le principe est de notoriété industrielle : modifier une installation qui participe à la fabrication d’un médicament suppose de documenter la modification et de démontrer à nouveau que l’installation produit le résultat attendu, dans des conditions maîtrisées. Cette démonstration mobilise les équipes qualité et se planifie avec les arrêts de production. Un projet d’utilités bouclé en douze mois ailleurs demande ici d’articuler la fenêtre d’arrêt, la requalification et la documentation associée.

Nous n’écrivons volontairement ni référence de texte, ni sigle, ni durée de procédure : les règles applicables à une modification donnée dépendent du statut de l’installation, du produit concerné et du dossier d’autorisation qui le couvre. Sur ce point, l’autorité est le responsable des affaires réglementaires de votre entreprise et l’autorité compétente, pas un cabinet de conseil en financement.

La conséquence financière, elle, est nette. La fenêtre de dépôt d’une demande d’aide doit être calée sur ce calendrier industriel. Un dossier déposé trop tôt engage l’entreprise sur un planning qu’elle ne tiendra pas. Préparé trop tard, il rate la session ouverte et attend l’édition suivante.

Notre conseil d'expert

Construisez le rétroplanning à l’envers, en partant de la date de remise en service validée par la qualité du site, et non de la date de clôture de l’appel à projets. Remontez ensuite vers la commande des équipements, puis vers le dépôt. Si les deux calendriers ne se rejoignent pas, mieux vaut viser la session suivante que déposer un planning que la requalification rendra faux.

Les dispositifs mobilisables, et pour quel type de projet

Le panorama public des financements de la décarbonation industrielle recense plusieurs familles, dont aucune n’est spécifique au médicament. C’est une bonne nouvelle pour un site de chimie fine : il candidate comme un industriel, sur des critères industriels.

À ce stade, il faut également distinguer le dispositif de l’organisme qui le porte. Les financeurs publics interviennent à différents niveaux selon la nature, la maturité et l’ampleur du projet : l’ADEME sur de nombreux investissements liés à la transition énergétique et à la réduction des émissions, Bpifrance sur des solutions de financement et d’accompagnement des entreprises, mais aussi les Régions et certains programmes européens. Identifier le bon interlocuteur fait donc partie du travail de qualification du projet, avant même de comparer les modalités des aides disponibles.

Les appels à projets France 2030 opérés par l’ADEME forment la première famille : DECARB IND pour la réduction des émissions des sites industriels, BCIAT pour la biomasse chaleur destinée à l’industrie, à l’agriculture et au tertiaire, ce qui recouvre le cas d’une chaufferie alimentant un réseau de vapeur, et DECARB FLASH pour la période 2025 à 2027. Une deuxième famille vise les grands projets : l’appel d’offres GPID prévoit une aide au fonctionnement sur quinze ans, logique adaptée à des investissements dont le coût d’exploitation reste supérieur à la solution fossile. À l’échelle européenne, le Fonds pour l’innovation, alimenté par les recettes du marché carbone, finance des projets de rupture. Côté dette, Bpifrance propose des prêts verts et des prêts industrie verte, et la Banque européenne d’investissement intervient sur des programmes de plus grande taille. Enfin, les certificats d’économies d’énergie restent mobilisables sur les gestes d’efficacité.

La logique peut être différente lorsqu’un projet de décarbonation ne consiste pas seulement à acheter un équipement existant, mais comporte des travaux de recherche ou le développement d’une solution innovante. Dans ce cas, le crédit d’impôt recherche et innovation peut entrer dans l’analyse du plan de financement, selon la nature des travaux réalisés et l’éligibilité de l’entreprise. Il faut alors séparer les dépenses relevant de la R&D ou de l’innovation de celles correspondant au simple investissement industriel : un même programme de transformation peut mobiliser plusieurs mécanismes, mais chacun répond à ses propres critères d’éligibilité et de justification. 

Le rapprochement avec les sections précédentes se fait tout seul. Les postes où un site de chimie fine détient du scope 1, à savoir la combustion, la vapeur, le froid et les utilités, sont précisément ceux que ces familles financent. Le poste achats ne se finance pas de la même façon, parce qu’il est indirect et ne prend pas la forme d’un actif.

Le choix du guichet dépend ensuite de la taille du projet, de sa maturité technique et du type de dépense. Le comparatif des financeurs est traité dans notre panorama des aides à la décarbonation industrielle. Pour un projet de réduction des émissions de gaz à effet de serre sur site, les modalités de l’appel à projets DECARB IND précisent ce qui est attendu, et les gestes d’efficacité relèvent plutôt de la prime CEE pour l’industrie. Une règle transverse commande tout le calendrier : l’aide doit conserver un effet incitatif, ce qui suppose de déposer avant d’engager le projet, condition détaillée dans notre présentation des appels à projets France 2030 pour la décarbonation de l’industrie.

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Le levier des marchés publics et de la régulation

Le secteur de la santé possède une spécificité qui ne relève pas de la technique mais du débouché. L’orientation publique affichée est d’intégrer un critère environnemental aux marchés publics et à la régulation des produits de santé, dans le but d’encourager les acteurs.

C’est une intention, pas une règle applicable aujourd’hui. Un critère qui deviendrait discriminant à l’achat public changerait la valeur d’un effort de décarbonation, puisqu’il transformerait une dépense en avantage commercial. Tant qu’il n’est pas en vigueur, il ne peut pas servir de socle à un plan d’affaires.

Ce que cela justifie dès maintenant est plus modeste et plus solide : documenter ce que vous faites, avec des données vérifiables, site par site. Une entreprise qui aura mesuré et daté ses réductions saura répondre à un critère le jour où il existe. Les autres devront le faire dans l’urgence, à un moment où le calendrier ne leur appartiendra plus.

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Par où commencer quand 60 % de la filière n'a pas de bilan carbone

Le constat est sans détour : 60 % des acteurs n’ont pas encore réalisé de bilan carbone, et 20 % de la filière n’ont mis en place aucune action de réduction. Cette dernière proportion se concentre nettement, puisque près de 90 % des laboratoires de moins de 50 collaborateurs sont dans ce cas.

Dans cette situation, l’ordre des opérations compte plus que la vitesse.

Commencez par une mesure utile au financement : une répartition des émissions par scope, avec un détail suffisant sur les scopes 1 et 2 pour isoler la combustion, la vapeur, le froid et les autres utilités. Un bilan qui s’arrête à un total agrégé ne servira pas à instruire un dossier.

Séparez ensuite les deux chantiers. D’un côté le programme achats, piloté avec la direction des approvisionnements et mesuré dans la durée. De l’autre les investissements sur les utilités, qui se chiffrent, se planifient et se déposent en session.

Confrontez enfin le calendrier de ces projets à la contrainte de requalification décrite plus haut, avant de regarder les dates de clôture. C’est à ce stade que l’accompagnement prend son sens : ACSIO Conseil recherche les dispositifs ouverts au projet, monte le dossier avec les pièces attendues par le financeur, puis suit le déblocage des fonds jusqu’au versement.

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Questions fréquentes

Un laboratoire exploitant, sans site de production, a-t-il vraiment un projet à financer ?

Rarement sous la forme d’une subvention d’investissement industriel. Chez les laboratoires exploitants, le scope 3 atteint 95 % de l’empreinte : le sujet est presque entièrement dans les achats, la sous-traitance de fabrication et la distribution. C’est aussi la catégorie la plus en retard, puisque 40 % d’entre eux n’ont mis en place aucune action de réduction. L’enjeu y est contractuel, dans les cahiers des charges de façonnage, plutôt que capitalistique.

Non, son profil est intermédiaire. Chez les logisticiens de la filière, le scope 1 est de l’ordre de 38 %, contre 58 à 60 % de scope 3. La part directe y est donc bien supérieure à celle d’un laboratoire, ce qui rend les leviers matériels plus rentables à traiter. Si votre groupe intègre sa propre logistique, ne la fondez pas dans le bilan du site industriel : elle mérite un chiffrage distinct.

Il situe l’entreprise sans se substituer aux pièces techniques. Un tiers de la filière a pris un engagement de contribution à l’atteinte collective de la neutralité carbone à horizon 2030 à 2050. Un tel engagement rend cohérent un plan pluriannuel, mais un instructeur évalue un projet précis, avec sa situation de référence, ses tonnes évitées et son devis.

Elle appartient au bilan d’ensemble du produit, mais elle ne constitue pas un projet d’investissement finançable au même titre qu’une chaufferie ou qu’un groupe froid. Les obligations qui encadrent la collecte et le traitement des produits en fin de vie relèvent d’un autre corpus, avec ses propres échéances et ses propres interlocuteurs. Traitez le sujet dans votre plan environnemental, sans le mélanger au dossier technique d’un projet d’utilités.

Les familles d’aides ne visent pas une taille d’entreprise mais des types de projets, et certaines sont explicitement calibrées pour les grands projets industriels quand d’autres ne le sont pas. Les conditions d’accès, les dépenses éligibles et les modalités de dépôt sont fixées par le cahier des charges de chaque édition, qui change d’une session à l’autre. La question n’est donc pas votre effectif, mais la nature et le montant de votre investissement.

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